Analyse par Joëlle Amiel Wohler

Des fenêtres entrouvertes ou les toiles de Françoise Rohmer

Uchronie : une façon de vivre le temps

Ici, l’on ne sait où est l’origine, la fin. Le temps est suspendu. Le moment est saisi, surpris, rien ne vient démêler l’éphémère de l’éternité.

Utopie : une façon d’habiter l’espace

Ici, l’on ne sait où l’on est. Un lieu sans limites de nulle part. La peinture s’étale langoureusement, s’étire jusqu’à l’infini, débordant le cadre oubliant le dedans du dehors.

Des voyages où s’accrochent, se capturent des images. Des regards pénétrants viennent s’évanouir dans une furtive esquisse ou pochade pour s’accomplir plus tard dans l’exaltation de la lumière méditerranéenne.

Ubiquité : une façon d’être au monde

Ici, tout semble parfois présence en mille lieux dans le même temps. Cette part du sujet, habillée de dorure, vient se loger dans chaque toile, pour nous dire la fragilité et le précieux de nos existences.

Ultérieur : une façon de dire le sens

Ici, tout semble parfois découverte dans l’après-coup, une invitation à l’errance, au nomadisme. Un sens à tisser, illimité dans ses possibles, à revisiter, à effeuiller comme pour mieux en savourer la somptuosité des couleurs, le dépouillement des contours, l’ébullition de l’émotion, le dynamisme des contrastes, le chant des sentiments.

A lire comme un poème japonais qui par des effets d’homophonie opère son travail d’allusion, illusion avec des sens sur imprimés.

Ultime : une façon d’exprimer son je

Ici tout semble toucher à l’intimité, au suprême singulier, rien d’autre n’est semblable. Ce monde intérieur joue à se dévoiler et se dérober dès que l’on croit l’atteindre. Là, une cicatrice blanche naît, là une blessure rouge s'entrouvre, là une mer bleue est à dompter, là une terre ocre nous apaise. Réparation, naissance : Françoise seule en préserve le secret.

Dans son atelier, des toiles blanches attendent. Françoise, isolée, hors du monde, arrache au temps qui s’écoule une halte. Reine dans son île, elle peut fabriquer, produire, pétrir les matières, les couleurs, les pigments, les pleins, les vides, les déliés pour ranimer cet espace, lui insuffler une/sa part de création. Faire de cette toile vierge un théâtre de couleurs. Afin que la toile acquiert peu à peu son autonomie, son langage propre, bavarde. Une toile est née, l’artiste est silencieuse. Au-delà de l’identifiable, du nommé, un monde aux contours flous émerge et nous dit sans doute la complicité que l’artiste nous offre en recourant à cette noble et spontanée gestuelle, à la fantaisie de l’improvisation aux ressources de l’aléatoire. Puis, Françoise semble douter, nous dit son vertige, remet en chantier, puis va inscrire ailleurs son empreinte. Et, nous aimons être là, à ses côtés pour cheminer ensemble dans son œuvre de vie.

Joëlle Amiel-Wohler

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