Biographie

D'une certaine façon, il n'y a pas de peinture de Françoise Rohmer. Plutôt une vie de Françoise Rohmer avec la peinture, tant la question qu'elle pose à la peinture est, en définitive, celle même du sens de la vie en général. On pourrait dire, en parodiant la réflexion de Robert Filliou, que la peinture est à ses yeux ce qui rend le monde et la vie plus intéressants que la peinture… C'est de l'événement des choses que les toiles retirent la couleur et la lumière  c'est-à-dire – au fond de l'événement même de l'événement qui fait qu'il y a un monde. Peindre et dessiner s'y présentent comme éprouver que le monde n'a pas besoin de couronnement extérieur parce qu'il est lui-même le couronnement. L'économie du trait, cette volonté de dire l'espace seulement par l'espace si l'on veut, la pureté des pigments, tout cela fait penser à une remarque de Manuel Rivas suivant laquelle "ce secret n'a rien à voir avec les ténèbres; le secret appartient à la lumière" (L'éclat dans l'abîme, Gallimard, 2008).

 

Dans ses livres d'artistes, Françoise Rohmer joue avec la disparition et le recouvrement du texte comme pour laisser entendre que ce que l'art veut dire, il le réalise physiquement. Elle interroge ainsi la question du sens des présences sans les ancrer dans une signification préalable. Heinrich Wölfflin prétendrait arracher l'art aux seuls historiens de l'art en montrant que la question des formes artistiques était moins importante que celle de savoir comment les hommes s'éprouvent eux-mêmes avec elles et quelle attitude ils en tirent face au réel, pour le sentir et le comprendre. C'est sur une philosophie de ce genre que Françoise Rohmer fonde sa démarche. Peut-être l'acte de peindre constitue-t-il pour elle, éminemment, une de ces "expériences émotionnelles de l'espace" dont parle Pierre Kaufmann dans un livre qui porte ce titre (Vrin édit., 1967). La peinture ne fait pas d'abord des tableaux : elle installe un espace qui produit un monde et qui le rend habitable; qui en apprivoise l'immensité mais en la conservant tout entière. Cela recoupe cette idée d'une utopie picturale associée intimement à la conjuration du sentiment de l'hostile dont parle parfois Françoise Rohmer. En quoi la peinture peut-elle nous rendre meilleurs, c'est-à-dire nous aider à "aimer le monde qui nous entoure" : en provoquant sa compréhension de manière holiste, par le corps et les sens à la fois. Sentir pleinement l'existence des choses est le moyen de se sentir complètement soi-même, par élision de leurs modalités d'être au profit du seul miracle qu'elles soient…

La présence dans la peinture se donne de manière paradoxale : elle limite notre pouvoir de représentation au moment même où elle intensifie a contrario l'effet de ce qu'elle met sous les yeux. En deux mots, elle est un oxymore visuel, une vue à la fois claire et obscure si l'on veut. On y perçoit à fond mais en oubliant pour une part ce que l'on perçoit. La préhension y devient contact. Comme dans un chant des Sirènes visuel. Il y a une expression inexpressive de la chose de peinture qui explique son intensité. L'inexpressif est ce qui fait impression sans "vouloir dire". Il nous livre à ce que Jankélévitch appelait "le paradoxe de la rigueur évasive", et qui était pour lui le secret de l'intense en général. Les peintures de Françoise Rohmer réalisent la performance de figurer le caractère indéterminé de toute impression de présence ("c'est là", "le monde existe"), en même temps que l'activité et le tranchant singulier de toute présence réellement incarnée. D'où le sentiment de paradis sans parole qui naît à leur rencontre.

La mémoire est au cœur  de la démarche de l'artiste, mais au lieu de subjectiviser le réel, de le rendre psycho-dégradable, elle a tendance à retenir uniquement l'effet qu'il faisait avant justement qu'on s'en souvienne. À le laisser à son indifférence secrète et à son objectivité impérieuse. Bachelard disait qu'on ne se souvient pas que les choses aient duré mais seulement qu'elles ont été. La peinture de Françoise Rohmer est un art du "voilà tout", simple et poétique, sans nostalgie. Parce qu'elle ne quitte pas le moment toujours naissant des présences qu'elle convoque et dont elle demeure dès lors obscurément contemporaine.

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